Je vole quand je veux! (l'invité du vendredi)

Publié le par Helene

Aurélien est un "ami de 15 ans", rencontré sur les bancs de la fac lors d'une reconversion professionnelle. Il est enseignant, membre du CRAP, ex-enseignant du lycée expérimental de Saint Nazaire et a écrit des dizaines de pièces de théâtre, des nouvelles. Il écrit régulièrement des textes sur Agora Vox ou ailleurs...

Hélène



Je vole quand je veux, mais le volcan veut pas...

La nature est notre ressource principale. Et elle n’a pas de compte en banque. On ne pense à elle que lorsqu’elle change ses habitudes et nous met des bâtons dans les roues (ou de la silice dans les réacteurs). Il faudrait payer pour elle, volontairement. Il faudrait payer le blé et le pétrole à la nature. Le carbone aussi… Les discours qui se sont tenus sur l’arrêt des avions ces derniers temps, même par les écologistes, ne vont guère dans ce sens...

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Dans les bases des réflexions économiques, on cherche les antécédents à toute création de richesse. Qu'est-ce qui est toujours nécessaire pour augmenter les ressources de quelqu'un ou d'un groupe ? Ces antécédents, dont nul ne peut se passer, s'appellent les facteurs de production.


Si j'ai un grain de blé, je peux en obtenir plusieurs. C'est la nature qui fait ce travail de multiplication. Je peux l'aider (ramollir la terre, éloigner les parasites, arroser...) j'ai même intérêt à l'aider. Cette aide est un travail, mais il n'empêche que l'augmentation de ma ressource est faite par la nature et ne m'appartient en rien. Avec le blé, je peux faire de la farine, avec la farine du pain...etc. Et avec le pain, me nourrir et nourrir ma famille (les enfants ok, j'ai été enfant et mes enfants vont me perpétuer, mais pas trop tout de même, il faut qu'il m'en reste), nourrir les infirmes, les fous (si je veux), les vieux (ok je serai vieux, mais pas trop tout de même. Encore, les enfants c'est l'avenir mais les vieux...) les voleurs... ah non pas les voleurs !

On trouve trois grandes catégories de facteurs de production : la nature, le travail (déjà évoqué dans l'exemple drolatique précédent) et le capital. Le capital, c'est le dur qui tient, qui reste, le dur qui dure. Si je reprends mon faux-exemple, les outils, houe, bêche. Mais aussi les silos, les hangars, les maisons, les chemins. La terre peut entrer dans le capital, sans cesser d'être de la nature, par le « droit » de propriété, ce « droit » peut être un sentiment et fonctionner à la violence, servir à justifier l'éloignement des non-propriétaires indésirables (ce « droit » existe avant qu'il y ait un « droit » écrit et validé par des institutions fortes). Rapidement ensuite, on divise le capital en capital technique (celui dont j'ai parlé, machines, outils, véhicules, bâtiments) et capital financier (il faut qu'il y ait de la monnaie).

Un certain nombre de définitions de facteurs de production oublient de prendre en compte la nature. C'est un facteur à part. Dans les économies avec monnaie, c'est-à-dire toutes les économies dépassant le village, on ne paie généralement pas la nature. La nature n'a pas de compte en banque.


En Economie, la valeur des richesses produites s’exprime en monnaie. On travaille toujours sur les montants que l'on voit dans les échanges ou dans les évaluations. Ainsi, quand on consomme du pétrole, on ne paie pas le pétrole à la nature. On paie le travail et le capital d'extraction à ceux qui travaillent et qui possèdent le capital d’extraction, on paie le transport à ceux qui transportent ... on paie des taxes à l'Etat qui gère nos affaires communes (admettons que l’Etat gère nos affaires communes). Ça c'est la base, et on paie le surplus qui correspond à notre nécessité de consommer du pétrole, et ça, ça peut varier un maximum...

Même quand on vend ou qu’on achète de la terre, on ne paie pas la nature (à la nature). On s’accorde sur un prix ; on valorise l’emplacement (si un appartement est plus cher en centre-ville qu’en banlieue, c’est à cause de la rareté liée à l’emplacement), la productivité de la terre (si le blé est bon et facile à faire pousser, ou si la terre est chiche).

Les analyses politico-économiques que l’on entend ou que l’on lit font l’impasse sur la nature comme facteur de production ; même quand elles ne parlent pas de cela, les considérations et les conséquences qu’elles mettent en jeu ne sont crédibles que si on oublie le travail de la nature dans la production de nos ressources.
Eva Joly, ce 19 avril, sur France Inter, disait qu’on faisait trop confiance à la technique ! Elle qui se présenterait à la Présidence de la République ne parle pas de la nature. Or, la technique est un facteur de production qui s’appuie sans cesse sur la nature, tandis que tous les discours n’y voient que le travail des hommes, leur intelligence… alors que les « circonstances » sont aussi déterminantes pour notre richesse que notre action sur les « circonstances ». On voit toujours la voiture qui roule et on a l’impression que l’automobile roule toute seule, de part la volonté du conducteur de la faire rouler. Pourtant, il lui faut de l’essence, du bitume, un réseau de routes, de ponts, de tunnels, un réseau de point de vente de son essence, un code de la route pour ne pas se cogner aux autres, des assurances… mille choses auxquelles on ne pense pas… il lui faut de l’air, que la voiture rejette sali…

Pascale Clark, la journaliste de France Inter, dit : « un nuage est plus fort que la puissance économique ». Eh oui, nous oublions sans cesse que la nature est incorporée à la puissance économique. On n’avait jamais pensé que, pour que les avions volent, il fallait que les volcans ferment leur gueule!


Eva Joly dit : « ça nous rappelle que notre monde technologique est fragile ». Eh non, il est greffé sur la nature ; ce n’est pas un « monde », au sens d’un isolat, qui serait fragile; fort mais capable de perdre sa force rapidement. Elle dit encore (et surtout) : « il faut croiser les doigts et espérer que des vents puissants qui poussent les nuages loin des itinéraires des avions ! » Eh oui… Eva Joly raisonne comme si elle ne savait pas que la puissance technologique et économique dépendait de la nature. Elle considère que si la nature respecte sa continuité, ses conditions courantes, normales, ordinaires, tout va bien, on peut l’oublier. Elle croit que la nature n’intervient dans la technologie que lorsqu’elle se manifeste par des irrégularités auxquelles on n’avait pas pensées. Et que la plupart du temps, notre technologie est le produit autonome de notre intelligence humaine, de notre travail humain, de notre histoire (humaine) et seulement de notre travail, de notre histoire, de notre intelligence. Donc, il faut croiser les doigts pour espérer que les conditions naturelles banales reviennent. C’est religieux ! Comme une prière ! On n’y peut rien, on peut juste faire des choses symboliques, « magiques » pour que les dieux, ici les vents, nous soient plus favorables !

Cette perception, exprimée par une leader écologique, est aussi celle exprimée par tous les voyageurs impatients qui trouvent que l’on en fait trop du côté du principe de précaution. Ils sont prêts à prendre plus de risques. On pourrait appeler cela le syndrome du Titanic. Au fond, ils ne croient pas à cette domination de la nature sur la technique. Ils ne croient pas que la technique soit tissée de nature et que l’on ne peut pas vraiment en démêler les fils. Ils sont tellement dans l’idée que la richesse des hommes est le fruit de leur travail, et du capital, qu’ils pensent tout résoudre avec du travail et du capital. Ils pensent que le pouvoir de l’argent est absolu.


Pourtant, le fait qu’il ne l’est pas est dans les principes de base de l’économie. La réponse à la question : Avec quoi produit-on de la richesse ? est dans les toutes-premières choses que l’on réfléchit.
Je vole quand je veux? Eh ben non ! Je volcan le volcan veut !

 

Aurélien Péréol

Publié dans Écologie

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Calagan 08/05/2010 10:26


Excellent le jeu de mots.